Hier j’ai parlé de l’anxiété avec quelqu’un, et le seul fait d’en parler a fait monter ma jauge de plusieurs niveaux.
Calme toi ma vieille ennemie, je t’ai bannie à vie, tu essaies de revenir par tous les moyens, par tous les interstices, mais je colmate à mort.
Il y a quelques années, j’ai rencontré l’angoisse et son mode d’expression en deux temps, la latence (douloureuse), et la crise.
Le terrain, mon cerveau, devait être propice, bien accueillant pour cette sale parasite, mais enfin jusqu’ici ça allait normalement.
Les premières crises sont arrivées en fanfare, avec cymbales et vuvuzelas assassines.
La première fois, j’étais en train de remplir mon caddie au supermarché quand mon cerveau m’a crié de m’enfuir en courant, avec tous les signaux du danger de mort et son déchaînement d’hormones, adrénaline, cortisol et compagnie. Je n’ai rien compris, je me suis retrouvée haletante dans le parking, sans raison, sans mon caddie, au bord du malaise.
Puis il y a eu la médiathèque, va savoir pourquoi la médiathèque. Là encore je me suis retrouvée sur un banc dehors, en panique avec nausée et vertiges. J’ai appelé mon mari pour qu’il vienne me chercher. J’ai laissé mes livres à l’intérieur et ma voiture dans son parking.
Puis il y a eu le décollage trop long de l’avion pour le Vietnam : une demie-heure enfermée dans un avion rempli et surchauffé avec une panne de clim, la plus longue demie heure de ma vie et la lutte pour ne pas péter une durite et sortir de force alors que les portes étaient fermées.
J’ai commencé à appréhender d’aller faire les courses, d’aller à la médiathèque, puis rapidement de faire toute activité sortant de l’habitude, aller voir un spectacle, aller chez des gens, aller au restaurant. J’y allais quand même, je n’avais rien identifié au départ, je me réjouissais même, mais quelques heures avant, je commençais à avoir mal au bide, à songer à annuler parce que j’étais malade. Si j’y allais quand même, il fallait bien une vingtaine de minutes pour dépasser le malaise passager, ensuite c’était oublié, il fallait juste tenir les premières 20 minutes. Puis c’est devenu une demie-heure. Puis une heure … Puis j’ai de plus en plus souvent annulé.
J’ai vu un médecin généraliste, il a lancé des analyses, il a cru à une intoxication ou un parasite tropical, à cause des nausées, vertiges et diarrhées. Mais non, tout allait très bien Madame la marquise, « malaises vagaux, c’est rien du tout, inscrivez vous dans un cours de zumba ».
Il faudrait former certains médecins à la maladie mentale, hein, ça tombe bien, ça fait deux ans que c’est une grande cause nationale, ça a sûrement changé … LOL
Bref, avec tout ça, j’ai enfin compris que j’étais en train de me faire dévorer par l’anxiété, ce dont on parlait assez peu à l’époque.
J’ai été contente de comprendre, c’est moins compliqué quand on peut cadrer un problème dans une forme de logique. A l’époque, je sortais d’un tunnel de plusieurs années à accompagner seule ma petite mère en train de se noyer dans Alzheimer. Ma mère étant morte, au moment où je pouvais reprendre une vie normale, l’anxiété a déferlé. J’ai pensé logiquement que c’était une réaction provisoire, on dit anxiété réactionnelle, du genre mon cerveau qui se dit « ah enfin, trop longtemps que je me retiens, la voie est libre, j’ouvre les vannes ».
Très bien, pourquoi pas.
J’ai compris que les crises se déclenchaient plutôt en situation d’enfermement dans un lieu clos, dans la chaleur, surtout la chaleur soufflante, dans le bruit, dans la foule (Oh la la, toutes ces nouvelles phobies qui ont débarqué, ça se bousculait au portillon).
J’ai donc déployé des stratégies d’évitement, tu sais, comme les personnages de dessins animés qui se contorsionnent pour éviter les balles : Finito les courses en grande surface, les magasins avec du chauffage, le chauffage de la voiture, la coiffeuse avec ses sèches-cheveux, etc etc. J’ai appris à m’asseoir en extrémité de rangée (pour pouvoir m’enfuir en cas d’alerte mortelle, bah oui !).
J’ai tenté de maîtriser ce cerveau tourbillonnant en essayant un maximum de techniques : souffler, respirer, se concentrer sur un foutu point pour stopper l’emballement, compter de 3 en 3. J’ai assisté à un spectacle de Caroline Vigneaux en me récitant sans arrêt l’alphabet à l’envers, j’avais commis l’erreur impardonnable de m’asseoir en milieu de rangée. La technique alphabétique n’a évidemment pas marché, je n’ai rien écouté du spectacle, et j’ai fini par escalader les sièges vides à l’arrière pour m’auto exfiltrer (technique du bourrin).
La meilleure technique, celle qui a le mieux fonctionné, c’était de marcher 40 minutes le matin avant de partir au boulot. Faut avoir du temps devant soi …
J’ai aussi compris qu’il fallait composer avec une hypersensibilité accrue. Un éléphant abattu par un abruti de braconnier au Congo et j’étais dévastée comme si je connaissais personnellement l’éléphant, pensez donc, un presque ami d’enfance avec qui nous jouiions dans le Tanganyka … Autant dire que le boulot est devenu difficile et qu’il a fallu éviter les infos et les réseaux sociaux. Et je ne vous raconte pas le niveau de réaction au dérèglement climatique, à la montée de la ploutocratie et du fascisme, aux virus planétaires, et autres joyeusetés annonciatrices de la fin du monde …
Quelques mois se sont écoulés.
Ma fucking ennemie auto-fabriquée auto-alimentée était bien plus forte qu’un personnage de dessin animé contorsionniste. Au bout d’un moment, j’ai du me rendre à l’évidence :
Mes techniques ne marchaient pas.
Et quand bien même il n’y avait plus aucune raison de déclencher des crises, ça ne changeait plus rien.
Entre les crises, les périodes de latence n’étaient plus du tout apaisantes, il n’y avait plus que de la tension, et surtout, comble du truc injuste, la tension de l’attente de la prochaine crise. L’angoisse de l’angoisse. Mais quel insoluble foutoir !
C’est là que la guerre est devenue totale.
L’angoisse a pris ses quartiers permanents, elle a tout envahi, du matin au soir.
La nuit aussi. Les crises de panique nocturnes, c’est quelque chose. C’est très différent d’un cauchemar dont tu peines à sortir, c’est tellement au-dessus. Ou alors, ce serait un cauchemar de niveau stratosphérique, avec les manifestations physiques en prime, et un cauchemar sans fin puisque le réveil ne résout rien.
Pour qui n’a pas fait ces fameuses crises d’angoisse, c’est sûrement difficile à comprendre et à mesurer.
Mentalement c’est un état de peur constant et usant, qui de temps en temps bascule dans la panique intense. Le cerveau est en surchauffe, il envoie des faux messages, le risque de mort est un faux message, de même que l’impression de faire une crise cardiaque, ou d’étouffer. Mais on a beau se dire raisonnablement qu’on ne risque absolument rien dans un fauteuil massant la tête dans le bac à shampoing chez sa coiffeuse, rien n’y fait. C’est incontrôlable et c’est irrationnel.
Physiquement (c’est là la perversité de l’affaire), les symptômes, eux, sont vrais : le cœur serré dans un poing, les jambes en coton, les nœuds dans le ventre, les fourmis dans la tête, le cœur qui bat la chamade, la nausée, les vertiges, la respiration courte. Preuve ultime que ce n’est pas du chiqué, vous concéderez que la diarrhée, ce n’est pas imaginaire.
J’aimerais bien qu’on puisse vraiment expliquer tout ça avec des mots, pour tous ceux qui pensent que « c’est pas bien grave » et qu’il suffit de faire de la zumba ou du pilates. Dommage que ce soit si difficile d’écrire la souffrance, surtout la souffrance psychique. Imaginez si on y arrivait : on n’aurait plus de crétins validistes, seulement des gens qui comprennent et qui partagent.
Si on devait non pas l’écrire mais l’illustrer, ce serait assurément avec des boules. Bizarre hein, on a envie de dégainer des formes anguleuses irritantes, mais non. Avoir les boules, la boule au ventre, perdre la boule, ce sont clairement des boules qu’il faut dessiner.
Moi, le bout de mon cerveau en mode yolo qui fabrique les angoisses dans un recoin de ma tête, je le vois comme Taz, le diable de tasmanie, planqué dans son bush, qui tout à coup se met en boule, pour débarquer en mode tourbillon de l’extrême avec son air con.
Il me faut finir cette histoire bien trop longue.
A bout de techniques et me voyant très mal barrée, j’ai pris rendez-vous avec une psychiatre. A l’époque ça existait encore (clin d’œil ironique à la maladie mentale, grande cause nationale 2025 et 2026 … mais sans psychiatres …).
Elle m’a sauvée. Elle m’a expliqué qu’à ce stade je ne m’en sortirais pas sans médicament, plus précisément deux médicaments :
– un anxiolytique pour atténuer les crises, comme un pansement adoucissant mais qui ne guérit pas, à prendre sur une courte durée puis seulement en cas de besoin.
– un antidépresseur pour soigner l’anxiété, qui n’est pas une dépression mais qui peut aussi être traitée, sur le long terme.
Je n’y connais rien, j’explique sûrement mal, mais voilà, ça m’a sauvée. Petit à petit tout s’est calmé, les crises se sont espacées, puis elles ont quasi disparu, l’angoisse de l’angoisse aussi par voie de conséquence (mais où que j’aille, il me faut toujours pouvoir sortir vite, je ne peux pas me coincer dans un fond de salle ou un milieu de rangée, rien à faire).
Ce n’est pas merveilleux, la vulnérabilité demeure, j’ai l’impression qu’il reste une mémoire de l’angoisse, comme un trauma. Il faut rester vigilant, ne pas s’exposer quand ça tente de revenir . Mais peu importe, globalement ça va bien.
Voilà.
Tout ce long billet pour en arriver là :
– L’anxiété, quand elle devient pathologique, c’est une grosse saleté, mais on s’en sort, et il y a des traitements (c’est ce que j’aurais aimé qu’on me dise à l’époque).
– Il faut arrêter de diaboliser les médicaments, ça marche ou pas, je ne dis pas que c’est simple, ce sont des médicaments quoi. C’est idiot de faire des blocages de principe et de ne pas prendre cette aide. Comme si un type qui a une septicémie refusait les antibiotiques.
C’était mon message de service, en tant qu’influenceuse multi-cartes, ventilateurs de plafonds et antidépresseurs.
Prenez soin de vous.